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Ganancay [userpic]

(no subject)

le 01 décembre 2006 (09:09)

Nos histoires ne finissent jamais. la vie repasse sans cesse les plats jusqu’à ce qu’épuisée par son tourbillon perpétuel elle s’achève dans une ultime conflagration où se perdent mémoire, sentiments et pensée. Désormais tout peut nous arriver…

«Date: Mon 30 nov 2006 08:12:22 +2000
Subject: Quand reviens-tu?… Bises…
From: Marina HODGES <marinhodges@away.fr>
To: Marc HODGES <mhodges@away.fr>

Souviens-toi que nous devions partir en vacances en Turquie à la fin du mois et tu ne m’as toujours pas dit quel jour tu revenais!… Bises,

Marina»

Ganancay [userpic]

Sans but véritable

le 30 novembre 2006 (13:40)

Finalement, après avoir tourné sans enthousiasme une partie de la matinée dans le quartier du Tiergarten, après avoir mangé saucisse grillée et salade à la terrasse d’un café, je suis allé faire ce pour quoi j’étais là: parler une fois encore des technologies de la communication, feindre de croire qu’elles allaient bouleverser le monde, donner à l’humanité une «nouvelle frontière». Débats, petits fours, cafés, sourires convenus, félicitations protocolaires, mélange de langues, apartés, échanges rituels de cartes de visites… à quatre heures j’avais terminé: mais, parce que je n’avais rien réglé pour moi-même, je n’étais pas satisfait; je me demandai jusqu’à quand je serais capable de jouer cette comédie sociale dans laquelle je m’étais enfermé: bon père, bon époux, bon citoyen, homme public peu contesté, bon fonctionnaire… le symbole même d’une vie sans problèmes mais aussi sans originalité ni inspiration, une vie qui se laissait vivre plutôt qu’une vie à vivre. Il est vrai aussi que rien ne m’inspirait vraiment et que, si je regardais devant moi, je ne voyais guère d’autre solution qu’une plus ou moins longue poursuite du même: en fait je n’avais jamais eu de but véritable et n’étais désormais plus capable de m’en inventer. Lorsque les problèmes ne sont pas concrets, il y a une certaine complaisance de la mélancolie: je rôdais dans le soleil des rues pleurant sur moi-même… aussi, plutôt que rentrer en taxi, je choisis de marcher jusqu’à mon hôtel. Berlin est une ville à vivre, les rues sont larges, les parcs et les arbres nombreux, la circulation fluide: je pensai ainsi —parce que c’est un remède que j’ai souvent utilisé— que la marche me permettrait d’y voir plus clair, que traversant des zones neutres où il n’y avait aucun raison que quoi que ce soit occupe ma pensée, je parviendrai à voir un peu plus clair en moi. Une bonne heure de marche me fit en effet du bien et, si je n’avais toujours rien décidé —autre façon de convenir d’attendre pour ne rien changer—, retrouvant un certain plaisir élémentaire des sens, je me sentais mieux. J’arrivai à l’hôtel Aldon…

Dès que j’y pénétrai, le concierge à qui je demandai les clefs me dit qu’il y avait moins d’une heure un homme m’avait demandé mais qu’il n’avait voulu laisser ni un mot, ni son nom: une quarantaine d’années, me dit-il, cheveux bruns, yeux légèrement bridés, mais ce qui l’avait surtout frappé, c’était son accent dont il n’aurait su définir l’origine… Je compris aussitôt que c’était Saint-Loup…

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Eros center

le 29 novembre 2006 (06:08)

Je pris un taxi, me fis déposer près de la station de Tiergarten —proche du lieu de ma conférence—, il faisait beau, les rues larges, peu bruyantes, peu polluées de Berlin incitent à la promenade, je n’avais aucune raison de me dépêcher d’autant que je n’avais pas encore décidé ce que je voulais faire. Je savais que se jouait là un des moments cruciaux de mon existence et que, parce que je n’avais plus l’âge de tergiverser, de la décision apparemment simple de me rendre ou non à ma conférence, le reste de ma vie allait dépendre. Le quartier est commerçant, c’était la fin de la matinée, le secteur est des plus animé, des gens de tous âges, toutes conditions, toutes races, allaient et venaient en tous sens suivant chacun, pour des raisons impénétrables, leurs trajectoires propres: cette foule où je pouvais me perdre et qui m’ignorait, indistincte et indifférente, convenait à mon état mental. Je me laissai absorber dans ses mouvements, abandonnai mon regard aux spectacles les plus anodins: une mère à béret rouge traversant la rue avec, sur sa poussette, une fillette à béret vert; un junkie affalé sur un banc à la sortie du métro; une bande de punks crêtés de rouge, anneaux dans le nez, groupés autour d’un chien misérable et lui ouvrant sur le trottoir des boîtes de pâtés; un envol de pigeons poursuivis sur la place par une fillette noire; un couple d’américains obèses consultant un plan de Berlin; la vie ordinaire…

Je parvenais ainsi à tout oublier, ne plus penser à ces cent jours qui m’avaient bouleversé, n’être que dans les petits plaisirs sans conséquence de l’instant: j’entrai dans un bar prendre un café, feuilletai quelques revues internationales à un kiosque, m’attardai à quelques vitrines sans autre but que me perdre dans un regard neutre, écoutai machinalement quelques conversations sans intérêt, passai sans raison d’une rue à l’autre. Je finis ainsi par me trouver devant l’Éros Museum de Beate Uwe où deux affiches annonçaient une exposition d’objets érotiques: la première, une jeune femme en tenue très stricte, tailleurs gris très fermé, pull à col roulé, petites lunettes ovales, montrait, à des élèves mâles un splendide godemichet d’ivoire; la seconde, symétrique, un homme jeune, tenue également grise et stricte, même col roulé, mêmes lunettes ovales, montrait à quelques adolescentes une ceinture de chasteté. Je regardai avec attention l’homme de l’affiche. Sans doute aucun, c’était Saint-Loup.

Ganancay [userpic]

Affiches

le 28 novembre 2006 (09:38)

Comme si j’avais déjà décidé ce que je devais faire, j’ai quand même pris le métro: la station de la Friedrichstrasse, la plus proche de l’hôtel Aldon —où je descends lors de mes séjours berlinois. Pour l’Europa Center j’aurais dû prendre ensuite une des nombreuses lignes vers l’ouest qui m’auraient amené au Tiergarten: j’en ai pris une vers l’est. Je savais avoir du temps et, bien que cette décision soit irrationnelle, je ne pouvais m’empêcher de vouloir aller à l’Alexanderplatz où, il y avait maintenant cent jours, j’avais retrouvé Saint-Loup.

Dès que le train atteignit la station, je sortis de la rame, me dirigeai vers le lieu précis des couloirs où je l’avais trouvé la première fois: un banc métallique fixé sous une grande affiche publicitaire. Je me souvenais, parce qu’elle contrastait alors avec l’attitude de Saint-Loup effondré sur le siège, que le 11 avril, l’affiche était une publicité Kookaï sur fond jaune représentant un pied de femme dont les ongles étaient vernis en vert par une main tenant un fin pinceau tandis que, pris entre ses doigts, quatre hommes vêtus de tee-shirt blancs essayaient de se libérer. Bien entendu, ce n’était plus la même: cette fois-ci, un homme de dos, jeune, nu, fesses soulignées par un vague drapé étiqueté «Frieder Russmann, 2005 », tête tournée vers la droite, crâne rasé, boucle à l’oreille gauche, barbichette maigre et pointue à l’orientale, avec, gravés au couteau au centre de chacun des deux grands muscles dorsaux, les chiffres encadrés 24 et 25, ce dernier coché d’une croix encore sanguinolente. Au-dessous de la photo, un cadre à fond jaune avec un couteau suisse ouvert souligné de l’inscription «Russmann spielt Lotto». Le banc était vide.

Je n’ai quand même pas pu me résoudre à quitter aussitôt les lieux: j’ai tourné dans l’immense gare, n’y trouvant rien, j’en suis sorti pour boire un café à l’une des échoppes de l’un des grands magasins de l’Alexanderplatz. A côté du bar, une boutique d’un photographe local quelconque présentant quelques uns de ses clichés. J’y jetais un coup d’œil machinal… L’un d’entre eux, un couple souriant, les yeux dans les yeux: Saint-Loup et Zita…

Ganancay [userpic]

Marché libre

le 27 novembre 2006 (06:40)

Il faisait très beau, le ciel était limpide, disposant d’un peu de temps, je m’étais éloigné sur les bords de la Spree du côté de l’île aux musées et, comme désœuvré, rôdais dans le vaste marché d’artisanat qui s’étendait en face de l’esplanade du Pergamon Museum. On trouvait là à peu près tout ce qu’un esprit conforme dans le non-conformisme contemporain pouvait vouloir désirer, depuis des insignes —ou même des uniformes entiers des anciennes armées de l’est: république démocratique allemande, bien sûr, mais aussi URSS, Pologne, Hongrie…— jusqu’à toutes les variétés d’herbes qui parfument, lavent, soignent, se cuisinent, se fument… en passant par toutes les bizarreries que l’imagination pouvait avoir créée: marionnettes de sorcières, plaques publicitaires émaillées, statuettes difformes, informes, multiformes… Tout cela baignait dans une odeur grasse de frites, de saucisses grillées et une atmosphère de joyeuse insouciance.

A cette heure de la matinée, il y avait foule: une foule plutôt jeune mais très mélangée depuis des jeunes alternatifs vêtus de vêtements bariolés barrés d’indescriptibles ornements ou de tenues qui avaient dû être militaires jusqu’à des étudiants à petites lunettes et tenues plus sages; tout cela était traversé par les foules de touristes qui se rendaient en masse aux divers musées… Je marchais sans but, l’esprit plutôt absent, voyant tout mais ne regardant rien, seulement préoccupé par la décision à prendre, effrayé par ce qu’elle signifiait, craignant que, quel que soit mon choix ce ne soit pas le bon, pesant sans fin le pour et le contre quand je m’approchais sans raison d’un stand d’un artisan proposant aux passants de réaliser leurs portraits de manières diverses —dessins au crayon, au fusain ou à la sanguine, aquarelles, craies d’art, photomatons retouchées… Il exposait plusieurs exemples de ses réalisations et, notamment, sur un chevalet de peintre, un sous-verre contenant des silhouettes d’ombre, profils découpés dans du papier noir collés sur un fond de couleur claire. Je regardais tout cela d’instinct, sans intérêt véritable, simple façon de laisser mon esprit en suspens… Alors, deux de ces silhouettes s’imposèrent: dans le coin supérieur droit du cadre, Saint-Loup regardait vers la droite; dans le coin supérieur gauche, Zita regardait Saint-Loup.

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Les choses vont comme elles doivent

le 26 novembre 2006 (19:11)

Attendant l’heure de mon intervention, je me suis promené parmi la foule pressée à l’occidentale de l’avenue marchande du Kurfüsten Damm. Il faisait beau, les magasins étaient pleins de clients qui, pressés, entraient et sortaient comme si leur existence dépendait de telle marque de chaussure, de la couleur de tel tee-shirt ou d’un téléphone portable; des sorties de métro jaillissaient les flots intermittents d’employés cravatés, de lycéens portant cartables et d’adolescents agités; de ci de là, quelques rares touristes flânaient le nez en l’air, achetaient des glaces ou consultaient leur plan de la ville; le flot des voiture était raisonnable et, dans la largeur de l’avenue, relativement silencieux; les mères poussaient les poussettes de leur progéniture, les passants déposaient leurs papiers gras dans les poubelles, attendaient sagement de traverser aux feux; tous arboraient l’air sérieux et préoccupé qui caractérise la fermeté des convictions… Les choses allaient comme elles devaient; sans en faire trop, la vie jouait sa comédie quotidienne. J’allais sans but, escomptant vaguement que dans l’heure qui reste, le destin me ferait le signe qui, pour me convaincre, me manquait: était-ce manque de courage ou excès de lucidité, je ne voulais pas, moi-même, lancer les dés, je marchais, j’attendais… espérais… L’heure tournait…

Au fur et à mesure que s’approchait le moment de la décision, ma fébrilité augmentait: je regardais devant moi, ne voyais rien, avançais comme dans un brouillard dense où toutes choses, perdant leurs contours, se relativisaient. Je savais tout proche l’Europa Center; deux rues à traverser, cent mètres à faire: le sort en serait jeté… J’entrai dans un café, m’assis près de la vitrine, laissant mon regard traîner sur la foule extérieure, commandai machinalement un café… alors, sur le trottoir d’en face, je vis passer Saint-Loup…

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Retour à Berlin

le 25 novembre 2006 (18:17)

Dans le début de la plupart des récits, la fin vers laquelle ils tendent est déjà inscrite: dans sa perfection, la boucle est une tentation et comme vous, lecteurs, n’aimez pas trop être dérangés dans vos habitudes, c’est la plus employée.

Me revoici donc, sans surprise, à Berlin où, dès le début, sachant fixée de longue date, une de mes conférences à l’Europa Center pour je ne sais plus trop quelle commission de la communauté européenne, j’avais prévu de taper le point final de mon compte-rendu.

Indécis entre l’engagement de m’y rendre, ou le cran de ne pas le faire, je ne parvenais pas à prendre une décision…

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Tentation du retrait

le 24 novembre 2006 (11:34)

Il faut tout oublier… Est-ce un effet de l’écriture?… Au fur et à mesure que progresse mon compte-rendu, je me sens, peu à peu, devenir Saint-Loup. Non, bien sûr, dans l’authenticité concrète de ses actes, mais dans son refus souverain du monde qui l’a poussé à disparaître.

Il y a désormais en moi une tentation du couvent; plus exactement —n’ayant que peu d’attrait pour les rituels— pour une retraite solitaire dans cette terre perdue que La Bégude, dans sa triple enceinte de vignes, de murs et de parc, me semble pouvoir être. Laisser tout et tous, s’enfermer dans cet espace clos où l’humanité se réduit à son expression la plus simple: le passage hebdomadaire d’une femme de ménage, l’épisodique intervention d’un quelconque ouvrier, un jardinier parfois entrevu, des bruits mécaniques perçus dans le lointain… Pour le reste, Internet suffirait: consulter un compte bancaire, passer les quelques commandes indispensables, s’offrir parfois une curiosité sur n’importe quoi, observer, de l’extérieur, le mouvement brownien du monde… Mais —qu’il est difficile de rompre avec des habitudes— ne serait-ce pas encore céder à trop de complaisance, ne vaudrait-il pas mieux m’effacer vraiment, renier, comme Saint-Loup, toutes mes attaches antérieures, faire table rase, devenir anonyme, de rien me reconstruire, n’être plus personne… A quarante ans passés, pour que la vie ne soit plus derrière mais devant moi, je ne peux plus me permettre d’erreur… être, sans plus, ce que jamais je n’ai été…

Ce soir, la directrice du centre culturel français m’a ramené à Berlin en voiture. Nous avons aimablement devisé: elle croit à ce qu’elle fait, semble heureuse de sacrifier sa vie à une multitude de tâches administratives. Ai-je un meilleur exemple à lui proposer? «Beaucoup à l’un, peu à l’autre, la ruse n’y change rien… Ton temps est à toi, mais tu n’as pas tout le temps, seulement le tien.» dit, en son diwan, Samuel Ha-Naguib l’andalou; mais lui, au moins, avait mené bien d’autres batailles…

Ganancay [userpic]

Reprendre tout à zéro

le 23 novembre 2006 (10:41)

Est-ce mon âge? La crise des quarante ans —il y aurait ainsi dans toute vie des crises décennales…—ces promenades nonchalantes, aléatoires, sans direction me font du bien: seules mes envies de l’instant me guident et je bifurque à chacun de mes pas. Je voudrais, comme sur un brouillon fautif, tout effacer des années précédentes, avoir la tonicité de repartir à zéro… J’ai, de plus en plus, l’impression que, malgré mon évidente réussite sociale, ma vie est un gâchis: je n’ai rien fait, rien été, n’ai fait que passer et passer trop vite: mon entourage me croit misanthrope mais c’est moi-même que je déteste; parce qu’il n’y avait d’autre but que courir, la course importait plus que le but à atteindre —suite moderne du lièvre et de la tortue: l’humanité évolue peu. Je n’ai rien su voir!…

Parce que je sais qu’il ne va rien rester de moi, que mon passage dans le flot de l’humanité n’aura laissé aucune trace, je suis sûr, aujourd’hui, d’être passé à côté de tout et, parce que mon passé existe, que je n’ai pas le courage de m’en séparer d’un coup de hache —laisser position, travail, argent, propriétés, famille, femme, enfants… laisser tout cela comme une guenille!…— il est comme une tumeur dont l’ablation n’efface que rarement les effets. Est-il possible de reprendre à zéro, faire comme si… Disparaître à mon tour, non mourir mais renaître?… Mais dans cette métempsycose volontaire encore faudrait-il croire en la finalité de la réincarnation, imaginer une forme au corps nouveau vers lequel partir or, n’ayant nul désir, rien que des rejets, je me disperse dans l’indifférence.

Ganancay [userpic]

Pause

le 22 novembre 2006 (05:58)

Pour une fois, mes hôtes ont été compréhensifs: j’ai eu presque l’entièreté de la journée pour visiter Dresde, la ville saxonne des Frédéric-Auguste. Je me suis un peu promené sur les terrasses qui dominent l’Elbe et dans les souterrains du fort puis la ville baroque: le Zwinger de Pöppelmann et les nymphes lascives de Permoser qui ornent les jardins, la Frauenkirche et la Hofkirche. Tant leur chaos est loin de celui du réel, tous ces amoncellements de nuages dociles, de corps dénudés, de grâces courbes, de blancheur et d’or me dégraissent l’esprit.

Un bon repas dans une gasthaus puis visite lentement dégustée de toutes les merveilles du musée d’art, les superbes Canaletto notamment présentant avec une étonnante minutie divers aspects de la ville au dix-huitième siècle… Comme toutes les évidences figées de ces toiles sont reposantes, en ce moment, que souhaiter d’autres?…

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